Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

Les formes poétiques de la littérature chinoise tardive: les 曲 des Yuan

Les formes poétiques de la littérature chinoise tardive : les 曲 des Yuan


Au ci 詞des Song succède le qu 曲 des Yuan comme forme poétique privilégiée de la littérature chinoise. Sous des apparences similaires, ces deux genres présentent de grandes différences qui reflètent les bouleversements intervenus dans une Chine tombée sous la domination mongole.



Une poésie populaire

Comme l’opéra chinois xiqu 戲曲, auquel il est étroitement apparenté, le 曲 appartient à la littérature populaire en langue vulgaire originaire du nord de la Chine soumise à l’influence de la culture des peuples de la steppe du Nord et de l’Ouest qui l’occupent. Même si la quasi-totalité des œuvres qui subsistent ont été composées par des écrivains professionnels, le genre est issu des chansons populaires de la dynastie des Jin 金 (1111–1234) et s’épanouit sous la dynastie mongole des Yuan 元 (1277–1367) pendant laquelle il est favorisé par la défiance des conquérants pour les formes classiques de la littérature chinoise. C’est pourquoi le 曲 apparaît aussi comme un genre littéraire libérée du cadre rigide des conventions morales de la tradition ; et il va aussi devenir très vite un domaine d’investissement artistique et intellectuel d’une classe de lettrés qui ne peuvent plus participer, comme sous la dynastie des Song, à la vie politique et à l’administration du pays : pour la première fois peut-être dans l’histoire chinoise, la poésie devient ainsi indépendante de l’exercice du pouvoir.



La forme des 曲

Il présente une forme très similaire au zaju 雜劇, qui désigne les parties chantées des pièces dramatiques initialement développées dans le Nord : le sanqu 散曲 (littéralement : « chansons détachées ») est d’abord chanté dans les représentations théâtrales (à la différence des morceaux proprement dramatiques accompagnés d’instruments de musique), puis devient par la suite un genre indépendant. Il s’ensuit que les meilleurs auteurs dramatiques sont aussi à l’origine les maîtres du poème chanté. On distingue plusieurs sortes de 散曲 : d’abord le xiaoling 小令, qui est un poème isolé d’une seule strophe, directement issu des chansons de rues et des airs des peuples des steppes, puis l’air double shuang diao 雙調 plus long, et enfin le santao 散套, composé d’une suite de pièces : ce peut être plusieurs morceaux sur les même tons et la même rime, encadrées par des éléments plus courts, ou une suite de plusieurs chansons sur des tons différents.

Comme le 詞, le 曲 poétique, au moins au début de son existence, est destiné à être chanté (même si, là encore, les airs utilisés ont été perdus depuis). Il suit donc, d’une part, ce qu’on appelle un mode musical, qui correspond à une certaine tonalité de la musique – une clé, une hauteur, une couleur mélodique et un rythme particuliers – qui laisse suggérer un certain état émotionnel ou sentimental général ; et, d’autre part, un air qui, comme dans le cas du 詞, fournit un schéma prosodique qui fixe la succession des tons à l’intérieur d’un vers donné ainsi que sa longueur, où l’on retrouve là encore en général une alternance de vers courts et longs. En dehors des morceaux spécifiques à l’opéra, on dénombre ainsi plus de deux cents airs et neuf modes musicaux courants pour le 曲.

La rime est uniforme tout au long du morceau, mais laisse la liberté de choisir le ton ; car, au contraire du 詞, ces rimes sont choisies à partir du langage vernaculaire et non de la langue classique ; le ton rentrant (入) disparaît et la possibilité est laissée de rimer en ton plat ou défléchi. Toutefois, la différence la plus frappante réside dans la liberté d’introduire, dans le schéma prosodique initial adopté, un nombre arbitraire de syllabes supplémentaires, et ceci sans limite – une liberté que certains morceaux n’ont pas manqué d’exploiter largement ! Outre la variation de rythme qui en résulte, cette caractéristique tend là encore à rapprocher l’expression poétique de la langue parlée (y compris dans l’usage d’un vocabulaire polysyllabique et des mots « vides » grammaticaux) et rend le 曲 généralement moins elliptique dans son expression que les autres formes de la poésie chinoise.



Les thèmes du 曲

Du point de vue de l’expression et des sujets abordés, le 散曲 présente toutes les caractéristiques de la littérature populaire : humour et expressions courantes, provincialisme et argot, jeux de mots, plaisanteries voire obscénités diverses s’y rencontrent. Il en est de même des thèmes : les poèmes d’amour y tiennent bien entendu la place la plus importante, suivies par les situations de la vie quotidienne. Toutefois, le 曲 retrouve inévitablement, comme les précédentes formes poétiques du 詩 et du 詞, les descriptions de paysages, les méditations sur le passé et les saisons, et l’aspiration à une vie retirée à l’écart du « monde de poussière ».

Les deux auteurs de 曲 les plus réputées reflètent l’évolution du genre au cours de la période, depuis le naturel et la spontanéité jusqu’aux subtilités littéraires : Ma Zhiyuan 馬致遠 est d’abord un grand auteur dramatique qui se démarque en poésie des auteurs classiques, tandis que Zhang Kejiu 張可久 replonge le genre dans le raffinement de la littérature classique.


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