Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive
Au début du second verset, le texte original mentionne 靖康 : il s’agit du nom de règne (年號 ) de l’empereur Qinzong qui succéda à Huizong avant de se voir capturé avec lui en 1126 ; j’ai précisé l’allusion, évidente pour un Chinois de l’époque, en mentionnant directement la cause de l’humiliation, « nos empereurs capturés ». Le huitième vers porte littéralement « 笑談», littéralement « riant et bavardant », dans une tentative de structure parallèle, omniprésente en chinois classique, avec le vers précédent ; j’ai cru bon de reconstruire ce parallélisme en français avec « notre récréation ». Pour le reste, la traduction est « calquée à la vitre ».
Les septième et huitième vers, que d’autres que moi ont cru bon de censurer, ne doivent nullement choquer des lecteurs français, familiers du « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » : surtout, on remarquera bien que l’idée est exactement la même, par céréales interposées. La Marseillaise tente seulement – aucun doute n’est permis par la confrontation des deux textes – de voiler le caractère anthropophage d’une pratique rituelle, manger l’ennemi, probablement très ancienne.
Car il ne s’agit pas ici de férocité gratuite, mais bien d’un rite typique de la pensée chinoise ; rite qui apparaît conçu comme une étape expiatoire nécessaire avant, comme l’évoque le dernier vers, de se présenter à l’empereur, garant de l’ordre de l’univers. On rappellera à ce propos que, dans l’antiquité chinoise, la conclusion de traités entre royaumes exigeaient de s’enduire les lèvres du sang d’animaux sacrifiés (Jacques Gernet, l’intelligence de la Chine, Gallimard 1994, page 355).
Pour revenir au chant national, il suffit de remplacer la fin du vers : « abreuve nos sillons » par : « coule dans nos vallons », par exemple, ce qui aurait d’ailleurs largement suffi, pour en saisir toute la singularité de l’intention. Et que vient donc faire ici le qualificatif, si connoté religieusement et rituellement, d’ « impur », dans le chant d’une République issue de la philosophie des Lumières ?
Dans les deux cas, sous couvert d’une même cause absolument légitime – la défense de la patrie envahie – surgissent des choses bien troubles. Et autant Yue Fei fut indubitablement conscient du caractère rituel de ses conceptions, autant les révolutionnaires français ne le furent point. Dans ce contexte, il convient de se demander si l’usage immodéré et le plus souvent arbitraire qui fut fait à l’époque de la guillotine, et d’autres moyens de massacre de civils, n’était pas, de fait, le rite de quelque culte latent et monstrueux : car nous n’étions plus très loin des Aztèques…
Les pulsions profondes de notre espèce sont ce qu’elles sont, et l’on ne refera pas l’Histoire. En prendre conscience peut nous permettre, dans l’œuvre de Dieu, si j’ose dire, de ne pas perpétuer la part du diable.
岳飛
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