Anthologie bilingue de la poésie chinoise tardive

Yuè Fēi (1103 – 1142) :
Sur l’air de « Tout un fleuve de rouge »

« un fleuve rouge » De le rampe vent, siffle, cesse. Jetant au et dressé en me dont la poussière et la cents routes aux nuages lune, nos têtes, Qu’en vain De nos pas lavé rancœur des sujets Quand s’éteindra-t-elle ? chars lourds et écraser les brèches Notre volonté dévorer chair des Barbares du Nord, Huns. avant ressaisir, coutumiers, se rendre à palais

l’air de Tout de prennent d’assaut bonnet, le siffle, yeux loin le ciel un Cette mon cœur ! Pour trente l’honneur marquera huit ouvertes équipées et pas que blanchi chagrin nous mutilés. empereurs capturés, N’est La Menons nos rompre Dans c’est de la Notre ce sera de le sang rassembler et du impérial.

Sur colère mes cheveux J’agrippe la dans l’averse les vers en long hurlement, puissance transporte et m’embrase exploits terre, Sur lieues de entre N’attendons l’inaction ait jeunes le ait cette humiliation, toujours l’affront. fidèles, à du He-Lan, suprême, affamés récréation, assoiffés boire des On espère tout monts fleuves Pour l’audience

Au début du second verset, le texte original mentionne 靖康 : il s’agit du nom de règne (年號 ) de l’empereur Qinzong qui succéda à Huizong avant de se voir capturé avec lui en 1126 ; j’ai précisé l’allusion, évidente pour un Chinois de l’époque, en mentionnant directement la cause de l’humiliation, « nos empereurs capturés ». Le huitième vers porte littéralement « 笑談», littéralement « riant et bavardant », dans une tentative de structure parallèle, omniprésente en chinois classique, avec le vers précédent ; j’ai cru bon de reconstruire ce parallélisme en français avec « notre récréation ». Pour le reste, la traduction est « calquée à la vitre ».

Les septième et huitième vers, que d’autres que moi ont cru bon de censurer, ne doivent nullement choquer des lecteurs français, familiers du « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » : surtout, on remarquera bien que l’idée est exactement la même, par céréales interposées. La Marseillaise tente seulement – aucun doute n’est permis par la confrontation des deux textes – de voiler le caractère anthropophage d’une pratique rituelle, manger l’ennemi, probablement très ancienne.

Car il ne s’agit pas ici de férocité gratuite, mais bien d’un rite typique de la pensée chinoise ; rite qui apparaît conçu comme une étape expiatoire nécessaire avant, comme l’évoque le dernier vers, de se présenter à l’empereur, garant de l’ordre de l’univers. On rappellera à ce propos que, dans l’antiquité chinoise, la conclusion de traités entre royaumes exigeaient de s’enduire les lèvres du sang d’animaux sacrifiés (Jacques Gernet, l’intelligence de la Chine, Gallimard 1994, page 355).

Pour revenir au chant national, il suffit de remplacer la fin du vers : « abreuve nos sillons » par : « coule dans nos vallons », par exemple, ce qui aurait d’ailleurs largement suffi, pour en saisir toute la singularité de l’intention. Et que vient donc faire ici le qualificatif, si connoté religieusement et rituellement, d’ « impur », dans le chant d’une République issue de la philosophie des Lumières ?

Dans les deux cas, sous couvert d’une même cause absolument légitime – la défense de la patrie envahie – surgissent des choses bien troubles. Et autant Yue Fei fut indubitablement conscient du caractère rituel de ses conceptions, autant les révolutionnaires français ne le furent point. Dans ce contexte, il convient de se demander si l’usage immodéré et le plus souvent arbitraire qui fut fait à l’époque de la guillotine, et d’autres moyens de massacre de civils, n’était pas, de fait, le rite de quelque culte latent et monstrueux : car nous n’étions plus très loin des Aztèques…

Les pulsions profondes de notre espèce sont ce qu’elles sont, et l’on ne refera pas l’Histoire. En prendre conscience peut nous permettre, dans l’œuvre de Dieu, si j’ose dire, de ne pas perpétuer la part du diable.

滿江紅

Măn

jiāng

hóng

怒髮衝冠


chōng
guān
憑闌處瀟瀟雨歇
Píng
lán
chù
xiāo
xiāo

xiē
擡望眼仰天長嘯
Tái
wàng
yăn
yăng
tiān
cháng
xiào
壯懷激烈
Zhuàng
huái

liè
三十功名塵與土
Sān
shí
gōng
míng
chén


八千里路雲和月

qiān


yún

yuè
莫等閒白了少年頭

dĕng
xián
bái
liăo
shăo
nián
tóu
空悲切
Kōng
bēi
qiè
靖康恥
Jìng
kāng
chǐ
猶未雪
Yóu
wèi
xuĕ
臣子恨
Chén

hèn
何時滅

shí
miè
駕長車踏破
Jià
cháng
chē


賀蘭山缺

Lán
shān
quē
壯志饑餐胡虜肉
Zhuàng
zhì

cān


ròu
笑談渴飲匈奴血
Xiào
tán

yĭn
xiōng

xiè
待從頭收拾舊山河
Dài
chóng
tóu
shōu
shí
jiù
shān

朝天闕
Cháo
tiān
quē

岳飛

Yuè

Fēi

A A A A
Haut de page
fin de page

Tous droits réservés - 2006-2012 - Bertrand Goujard